A la mi-carême

Poème par Alfred De Musset Recueil Poésies nouvellesThématiques CarnavalPériode 19e siècleAnalyse d’Arthur ↓

I

Le carnaval s’en va, les roses vont éclore ;
Sur les flancs des coteaux déjà court le gazon.
Cependant du plaisir la frileuse saison
Sous ses grelots légers rit et voltige encore,
Tandis que, soulevant les voiles de l’aurore,
Le Printemps inquiet paraît à l’horizon.

II

Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire ;
Bien que le laboureur le craigne justement,
L’univers y renaît ; il est vrai que le vent,
La pluie et le soleil s’y disputent l’empire.
Qu’y faire ? Au temps des fleurs, le monde est un enfant ;
C’est sa première larme et son premier sourire.

III

C’est dans le mois de mars que tente de s’ouvrir
L’anémone sauvage aux corolles tremblantes.
Les femmes et les fleurs appellent le zéphyr ;
Et du fond des boudoirs les belles indolentes,
Balançant mollement leurs tailles nonchalantes,
Sous les vieux marronniers commencent à venir.

IV

C’est alors que les bals, plus joyeux et plus rares,
Prolongent plus longtemps leurs dernières fanfares ;
À ce bruit qui nous quitte, on court avec ardeur ;
La valseuse se livre avec plus de langueur :
Les yeux sont plus hardis, les lèvres moins avares,
La lassitude enivre, et l’amour vient au coeur.

V

S’il est vrai qu’ici-bas l’adieu de ce qu’on aime
Soit un si doux chagrin qu’on en voudrait mourir,
C’est dans le mois de mars, c’est à la mi-carême,
Qu’au sortir d’un souper un enfant du plaisir
Sur la valse et l’amour devrait faire un poème,
Et saluer gaiement ses dieux prêts à partir.

VI

Mais qui saura chanter tes pas pleins d’harmonie,
Et tes secrets divins, du vulgaire ignorés,
Belle Nymphe allemande aux brodequins dorés ?
Ô Muse de la valse ! ô fleur de poésie !
Où sont, de notre temps, les buveurs d’ambroisie
Dignes de s’étourdir dans tes bras adorés ?

VII

Quand, sur le Cithéron, la Bacchanale antique
Des filles de Cadmus dénouait les cheveux,
On laissait la beauté danser devant les dieux ;
Et si quelque profane, au son de la musique,
S’élançait dans les choeurs, la prêtresse impudique
De son thyrse de fer frappait l’audacieux.

VIII

Il n’en est pas ainsi dans nos fêtes grossières ;
Les vierges aujourd’hui se montrent moins sévères,
Et se laissent toucher sans grâce et sans fierté.
Nous ouvrons à qui veut nos quadrilles vulgaires ;
Nous perdons le respect qu’on doit à la beauté,
Et nos plaisirs bruyants font fuir la volupté.

IX

Tant que régna chez nous le menuet gothique,
D’observer la mesure on se souvint encor.
Nos pères la gardaient aux jours de thermidor,
Lorsqu’au bruit des canons dansait la République,
Lorsque la Tallien, soulevant sa tunique,
Faisait de ses pieds nus claquer les anneaux d’or.

X

Autres temps, autres moeurs ; le rythme et la cadence
Ont suivi les hasards et la commune loi.
Pendant que l’univers, ligué contre la France,
S’épuisait de fatigue à lui donner un roi,
La valse d’un coup d’aile a détrôné la danse.
Si quelqu’un s’en est plaint, certes, ce n’est pas moi.

XI

Je voudrais seulement, puisqu’elle est notre hôtesse,
Qu’on sût mieux honorer cette jeune déesse.
Je voudrais qu’à sa voix on pût régler nos pas,
Ne pas voir profaner une si douce ivresse,
Froisser d’un si beau sein les contours délicats,
Et le premier venu l’emporter dans ses bras.

XII

C’est notre barbarie et notre indifférence
Qu’il nous faut accuser ; notre esprit inconstant
Se prend de fantaisie et vit de changement ;
Mais le désordre même a besoin d’élégance ;
Et je voudrais du moins qu’une duchesse, en France,
Sût valser aussi bien qu’un bouvier allemand.

Alfred De Musset

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A la mi-carême, de Alfred De Musset, peut être une œuvre du domaine public ou un texte encore protégé selon son auteur et son édition. Sa présence sur le site ne vaut pas autorisation générale de reproduction.

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Texte publié sur Poésies 123 : https://www.poesies123.com/poeme-a-la-mi-careme-alfred-de-musset/

Arthur

Décryptage

L’analyse d’Arthur

Publié dans la revue La Revue des Deux Mondes en 1849, « À la mi-carême » est un poème en alexandrins de douze strophes, offrant une méditation sur la fin du carnaval et l'arrivée du printemps. Dès l'ouverture, Musset peint le passage des plaisirs hivernaux aux douceurs printanières : « Le carnaval s'en va, les roses vont éclore ». La saison froide, personnifiée, « rit et voltige encore », tandis que « le Printemps inquiet paraît à l'horizon ». Ce contraste installe une tonalité élégiaque, celle d'un adieu aux joies éphémères.

Les strophes suivantes célèbrent le renouveau de mars, mois des anémones et des bals. Le poète unit la nature et la femme : « Les femmes et les fleurs appellent le zéphyr ». La valse devient le symbole de cette ivresse collective, où « la lassitude enivre, et l'amour vient au coeur ». Musset suggère que la beauté et le plaisir sont inséparables, mais que leur intensité réside dans leur fugacité.

Puis le ton change : la valse, « Nymphe allemande », est comparée aux danses antiques et à la République. Le poète déplore la vulgarité des mœurs modernes, où « Les vierges aujourd'hui se montrent moins sévères ». L'ironie pointe lorsqu'il évoque les « quadrilles vulgaires » et la perte du « respect qu'on doit à la beauté ». La valse, jadis aristocratique, est désormais une « jeune déesse » profanée.

Dans les dernières strophes, Musset appelle à plus d'élégance : « le désordre même a besoin d'élégance ». Il regrette que l'on ne sache plus honorer la danse, et souhaite qu'une duchesse valse aussi bien qu'un « bouvier allemand ». Cette pointe finale mêle satire sociale et nostalgie d'un monde révolu.

Ainsi, « À la mi-carême » est moins une célébration du carnaval qu'une élégie teintée d'ironie sur la décadence du goût et la fuite des plaisirs. La valse y devient le miroir d'une époque qui a perdu le sens de la mesure et de la grâce.

Analyse rédigée avec l’aide de l’intelligence artificielle, selon la méthode d’analyse établie par Arthur.

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