Quand je suis ivre de tourment

Poème par Anna De Noailles Recueil Poème de l'amourPériode 20e siècle

Quand je suis ivre de tourment,
Gisant malade au fond du gouffre,
Je ne me meurs pas faiblement,
C’est par ma force que je souffre.

Par tant de force, et par l’essai
De calmer l’âme belliqueuse !
Qui peut comprendre cet excès ?
La douleur, c’est ce que l’on sait,
La douleur n’est pas partageuse.

Elle est notre savoir secret,
Notre silence, quoi qu’on fasse;
Si nos cris remplissaient l’espace,
Personne encore ne saurait;

La douleur, c’est le point de rage
Où le sort le plus redouté
Vient défier notre courage
La douleur, c’est la volonté,

La volonté des cœurs sans bornes,
Bondissants comme des taureaux,
Qui, le front dur, le regard morne,
L’épée ancrée entre les cornes,
Sont étonnés de souffrir trop !

— Ô volonté simple et féroce,
Que tout méprise et veut dompter,
Toi qui connais la gloire atroce
De ne pouvoir pas accepter,

C’est toi l’horreur et la noblesse
Du désir qui, triste, assagi,
Ne saigne plus quand tout le blesse,
Et qui se tait quand il rugit !

Anna de Noailles

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