Le hasard et les jours passent d’un pied rapide par Anna De Noailles

Le hasard et les jours passent d’un pied rapide,
On ne sait ce qui vient ni ce qui va cesser;
La place où bat mon cœur peut soudain être aride,
La chance est brève, hélas! et tu n’es pas pressé !

Et tu ne te dis pas, sous les cieux monotones
Où tout est triste, amer, médiocre, décevant:
« J’irai vers cette femme en ce matin d’automne,
« J’aborderai ces yeux plus larges que le vent !

« j’aborderai ce cœur qui n’a pas eu la crainte
« De confier ses vœux, ses plaintes et ses pleurs.
« Visage démuni sans réserve et sans feinte,
« Où le trop vif amour insinuait sa peur !

« Puisqu’elle m’a tout dit, bien qu’étant grave et fière,
« Je pourrai demeurer simple et silencieux;
« Et faire un don naïf, à cette âme plénière,
« Des secrètes beautés qu’elle voit dans mes yeux;

« Je la devine bien, et je n’ai pas eu même
« À chercher quel était son épuisant souci:
« Sa voix m’a tristement annoncé qu’elle m’aime,
« Comme on dit que l’on meurt et que c’est bien ainsi !

« Jamais le cœur puissant qui pâlit son visage
« N’a tenté de goûter sur le mien son repos;
« M’aimant, elle s’éloigne, et son front net et sage
« Renferme le courage isolé des héros !

« Puissante et délicate, usant de tendre ruse,
« Elle va sans faiblir vers un but périlleux;
« Malgré son pas joyeux, jamais rien ne l’amuse
« Que le tragique espoir que l’on a d’être heureux! »
— Non tu ne te dis pas : j’allégerai sa peine,
Je ne laisserai pas languir ce cœur de feu,
J’apporterai le lot de ma tendresse humaine
À ce doux corps surpris de ne pas être deux.
Non tu ne te dis pas : que puis-je craindre, en somme,
Puisque rien ne me nuit en son plaintif désir ?
Cette compagne insigne et songeuse des hommes,
Serai-je la seule âme à ne pas l’accueillir ?
Sur le globe sans joie où deux races existent,
Celle des morts, hélas ! et celle des vivants,
As-tu vraiment voulu rendre toujours plus triste
Le cœur le plus rêveur et le moins décevant ?

Viens, parfum ! viens, chaleur ! azur ! air ! nourriture !
Amour, répands sur moi l’unique illusion,
Puisque l’indifférente et moqueuse Nature
Protège les humains pendant la passion !

Anna de Noailles