La pensée

Poème par Sully PrudhommeRecueil Les solitudesPériode 19e siècle

Un soir, vaincu par le labeur
Où s’obstine le front de l’homme,
Je m’assoupis, et dans mon somme
M’apparut un bouton de fleur.

C’était cette fleur qu’on appelle
Pensée ; elle voulait s’ouvrir,
Et moi je m’en sentais mourir :
Toute ma vie allait en elle.

Echange invisible et muet :
A mesure que ses pétales
Forçaient les ténèbres natales,
Ma force à moi diminuait.

Et ses grands yeux de velours sombre
Se dépliaient si lentement
Qu’il me semblait que mon tourment
Mesurât des siècles sans nombre.

« Vite, ô fleur, l’espoir anxieux
De te voir éclore m’épuise ;
Que ton regard s’achève et luise
Fixe et profond dans tes beaux yeux ! »

Mais, à l’heure où de sa paupière
Se déroulait le dernier pli,
Moi, je tombais enseveli
Dans la nuit d’un sommeil de pierre.

Prudhomme Sully

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Texte publié sur Poésies 123 : https://www.poesies123.com/poeme-la-pensee-sully-prudhomme/