Je t’aimais par les yeux, je puis

Poème par Anna De Noailles Recueil Poème de l'amourPériode 20e siècle

Je t’aimais par les yeux, je puis
Me détourner de ton visage,
Te parler sans boire à ce puits
De ton regard vibrant et sage.

Je t’accosterai comme font
Les prêtres avec les abbesses;
Plus rien ne trouble et ne confond
Une paupière qui s’abaisse.

Si terrible que soit l’amour,
Si spontané, ferme, invincible,
Le cœur heureux l’aidait toujours…
Mais tu me seras invisible.

Grave, je porterai le deuil,
Que nul hormis toi ne soupçonne,
De dédaigner sur ta personne
L’injuste beauté de ton œil.

Quand ta voix engageante et tiède
Voudra reprendre le chemin
De mon coeur, qui te vint en aide
Avec la douceur de mes mains,

J’aurai cet aspect d’infortune
Qui surprend et fait hésiter;
Tu pourras, sombre iniquité,
Croire enfin que tu m’importunes!

Comment me nuirait désormais
Ton fin et vivant paysage
Si mes yeux n’abordent jamais
Son délicat coloriage?

Si jamais je ne me repais
De la nourriture irritante
Par quoi je détruisais ma paix?
Si plus rien en toi ne me tente?

— Et qu’étais-tu, toi que j’ai craint
Plus que toute mort et tout blâme,
Si ton charme succombe au frein
Du noble souci de mon âme?

Anna de Noailles

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