Pour saluer le Tiers Monde par Aimé Césaire

Ah!
mon demi-sommeil d’île si trouble
sur la mer !
Et voici de tous les points du péril
l’histoire qui me fait le signe que j’attendais,
Je vois pousser des nations.
Vertes et rouges, je vous salue,
bannières, gorges du vent ancien,
Mali, Guinée, Ghana
et je vous vois, hommes,
point maladroits sous ce soleil nouveau !
Ecoutez :
de mon île lointaine
de mon île veilleuse
je vous dis Hoo !
Et vos voix me répondent
et ce qu’elles disent signifie : « Il y fait clair ». Et c’est vrai :
même à travers orage et nuit pour nous il y fait clair…
Et je redis : Hoo mère !
et je lève ma force
inclinant ma face.
Oh ma terre !
que je me l’émiette doucement entre pouce et index
que je m’en frotte la poitrine, le bras,
le bras gauche, que je m’en caresse le bras droit.
Hoo ma terre est bonne,
ta voix aussi est bonne
avec cet apaisement que donne
un lever de soleil !
Terre, forge et silo. Terre enseignant nos routes,
c’est ici, qu’une vérité s’avise,
taisant l’oripeau du vieil éclat cruel.Vois:
l’Afrique n’est plus
au diamant du malheur
un noir cœur qui se strie ;
notre Afrique est une main hors du ceste,
c’est une main droite, la paume devant
et les doigts bien serrés ;
c’est une main tuméfiée,
une-blessée-main-ouverte,
tendue,
brunes, jaunes, blanches, à toutes mains,
à toutes les mains blessées
du monde.


Aimé Césaire