J’étais monté plus haut

Poème par Théophile Gautier Recueil EspagnaPériode 19e siècle

J’étais monté plus haut que l’aigle et le nuage ;
Sous mes pieds s’étendait un vaste paysage,
Cerclé d’un double azur par le ciel et la mer ;
Et les crânes pelés des montagnes géantes
En foule jaillissaient des profondeurs béantes,
Comme de blancs écueils sortant du gouffre amer.

C’était un vaste amas d’éboulements énormes,
Des rochers grimaçant dans des poses difformes,
Des pics dont l’oeil à peine embrasse la hauteur,
Et, la neige faisant une écume à leur crête,
On eût dit une mer prise un jour de tempête,
Un chaos attendant le mot du Créateur.

Là dorment les débris des races disparues,
Le vieux monde noyé sous les ondes accrues,
Le Béhémôt biblique et le Léviathan.
Chaque mont de la chaîne, immense cimetière,
Cache un corps monstrueux dans son ventre de pierre,
Et ses blocs de granit sont des os de Titan !

Théophile Gautier

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