Le poète et la foule

Poème par Théophile Gautier Recueil EspagnaPériode 19e siècle

La plaine un jour disait à la montagne oisive :
«  » Rien ne vient sur ton front des vents toujours battu ! «  »
Au poète, courbé sur sa lyre pensive,
La foule aussi disait : «  » Rêveur, à quoi sers-tu ? «  »

La montagne en courroux répondit à la plaine :
«  » C’est moi qui fais germer les moissons sur ton sol ;
Du midi dévorant je tempère l’haleine ;
J’arrête dans les cieux les nuages au vol !

Je pétris de mes doigts la neige en avalanches ;
Dans mon creuset je fonds les cristaux des glaciers,
Et je verse, du bout de mes mamelles blanches,
En longs filets d’argent, les fleuves nourriciers.

Le poète, à son tour, répondit à la foule :
«  » Laissez mon pâle front s’appuyer sur ma main.
N’ai-je pas de mon flanc, d’où mon âme s’écoule,
Fait jaillir une source où boit le genre humain ? «  »

Théophile Gautier

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